CRÉATRICE DE COSTUMES

PROFIL

MATRIX: Quel est votre rôle en tant que créatrice des costumes dans la suite de MATRIX ?

KYM: Je m'efforce, en collaboration avec Larry et Andy (Wachowski - scénaristes et réalisateurs de Matrix) de rendre les personnages aussi vrais que nature, de les doter d'une véritable personnalité et de faire en sorte que les acteurs se sentent bien dans la peau des personnages qu'ils incarnent à l'écran.

MATRIX: Quels sont les autres films auxquels vous avez collaboré en dehors de MATRIX ?

KYM: Je n'ai pas énormément de films à mon actif. Mon tout premier a été Roméo + Juliette, tourné à Mexico ; un véritable défi en soi car je n'avais jamais fait de film auparavant, sans compter la barrière de la langue. Toute l'équipe avait travaillé avant cela sur Strictly Ballroom mais c'était un peu quitte ou double pour Roméo + Juliette parce que nous étions tous persuadés dans le fond que le message du film ne serait pas compris. Après cela, je suis rentrée aux Etats-Unis pour travailler sur des films publicitaires.

Ensuite, j'ai participé à un film à petit budget à Portland puis j'ai fait le premier MATRIX. De retour aux Etats-Unis, j'ai été engagée sur le tournage de Planète Rouge pendant lequel j'ai énormément appris sur le plan technique. Il nous a fallu confectionner pour l'occasion des combinaisons spatiales qui soient les plus réalistes possible, équipées de réserves d'oxygène, de systèmes d'air conditionné et de refroidissement par ventilation, de voyants lumineux. Certaines scènes ont été filmées en Jordanie par une température de 48 degrés et le reste a été tourné en Australie à Coober Pedy dans un désert de nature différente. Je me suis renseignée auprès de techniciens de la NASA, de pilotes de bombardier furtif B2 et de divers conseillers techniques de manière à ce que les costumes soient techniquement crédibles et que les acteurs puissent réaliser ce qu'on leur demanderait de faire en bénéficiant pour cela d'une très grande liberté de mouvement.

MATRIX: Quels sont les projets non-cinématographiques auxquels vous avez participé avant Roméo + Juliette ?

KYM: J'ai travaillé sur de très nombreuses pièces de théâtre pendant presque huit ans. Tu apprends à tout faire par toi-même au théâtre et tu es, qui plus est, entouré de gens qui s'investissent énormément dans ce qu'ils font sans pour autant gagner des fortunes. C'est très formateur.

MATRIX: Quelles sont, selon vous, les principales différences entre le cinéma et le théâtre ?

KYM: Pour une pièce de théâtre, il faut s'assurer que l'ensemble est cohérent et esthétiquement parfait au premier coup d'œil. Au cinéma, tu as le droit à une deuxième prise. Au théâtre, si quelque chose ne va pas une fois la pièce commencée, il faut savoir improviser. C'est là que réside à la fois toute la tension et l'excitation. Pour un film, je pense que c'est l'intimité ou la justesse du moment qui font naître ces sentiments. Le réalisateur vous amène à vous concentrer sur un petit détail par un plan serré ou bien sur une chose évidente alors que, pendant une pièce de théâtre, le spectateur peut concentrer son attention sur une chose précise puis sur une autre, à son gré. Ainsi en fonction de l'endroit où se porte le regard et de l'intensité avec laquelle vous observez telle ou telle chose, il se peut que vous appréhendiez la pièce de manière complètement différente comparé à votre voisin. Un film peut toucher à des degrés divers, émotionnellement parlant, alors que visuellement, le plan vous est imposé. Dans les deux cas, tout réside dans la façon dont est racontée l'histoire, avec talent ou pas.

MATRIX: Vous avez créé les costumes du premier Matrix ; racontez-nous comment vous avez été choisie pour travailler sur le film ?

KYM: J'ai rencontré Bill Pope, le directeur de la photographie, sur le tournage d'un autre film et il m'a dit : « Je pense que vous feriez tout à fait l'affaire pour ce film, vous devriez rencontrer les réalisateurs. »  Je les ai donc rencontrés et ils m'ont demandé ce que je pensais du script. Je leur ai répondu que ça me faisait penser à la fois à un film de Kung-fu et à un western et que j'avais grandi dans cet univers. Ils ont rappelé le lendemain pour me demander si j'étais partante. C'était inattendu et si simple.

MATRIX, LE FILM

MATRIX: Quelles indications les réalisateurs vous ont-ils donné lorsque vous avez commencé à travailler sur les protagonistes du film Trinity, Neo and Morpheus ?

KYM: Ils ont toujours tenu le même discours, à savoir : « Nous voulons un film sombre, nous voulons qu'il soit tout en contraste, nous voulons que Trinity envahisse l'écran telle une vague gigantesque. »  Ils me donnent des indications élémentaires puis je leur présente un premier jet. Nous en discutons et ça prend forme petit à petit. Ensuite, nous passons à la phase de confection à proprement parler, pour enfin obtenir, après y avoir apporté les retouches nécessaires, le costume dans sa forme définitive. Larry et Andy nous laissent pour ainsi dire carte blanche, ils sont formidables pour cela et je pense que Owen (Paterson, Chef décorateur) ne me démentira pas. Ils vous donne une petite graine et à vous de la faire germer. Ils trouvent parfois mes idées un peu ridicules et ils vont se mettre à éclater de rire même s'ils admettent après coup qu'il y a une piste à explorer. J'aime cette façon de travailler, c'est un travail stimulant et gratifiant.

MATRIX: Faites-vous dans un premier temps des croquis ou entamez-vous directement la phase de conception des costumes ?

KYM: J'ai trouvé un artiste génial à Los Angeles qui réalise des dessins plein d'énergie à la manière des films d'animation. En fait, Larry et Andy n'ont aucun problème pour travailler à partir de références textuelles. Ils arrivent très bien quoi qu'il en soit à visualiser les choses. Je leur décris parfois l'esprit dans lequel pourrait s'inscrire le costume, je leur donne des indications sur les textures à utiliser puis je leur montre ensuite les tissus. Je peux très bien leur présenter des bouts de feuilles déchirées pour la pluie, l'eau, l'encre ou autre chose, et partir pour en faire un premier prototype.

Larry et Andy ont à la fois une vision globale de ce qu'ils font tout en étant extrêmement sensibles aux détails. Ils font attention à l'aspect du corps en général et en même temps à la façon dont celui-ci reçoit l'éclairage. Ils attachent beaucoup d'importance aux mouvements imprimés par le vêtement lors des déplacements des personnages, ce qui est en fait impossible à traduire sur le papier. Ils préfèrent donc autant avoir affaire à un modèle plutôt qu'à un simple croquis.

MATRIX: Le manteau de Neo est indéniablement l'un des costumes les plus importants du premier Matrix ; comment vous y êtes-vous pris pour qu'il puisse reproduire les mouvements souhaités par Larry et Andy ?

KYM: Pour le premier film, nous avons réalisé de nombreux essais sur différents tissus pour voir le mouvement imprimé par ceux-ci dans les airs. Il a fallu faire preuve de beaucoup d'ingéniosité pour que cela paresse naturel. Le tout était de trouver le bon tissu ayant le poids idéal et de réaliser le patron adéquat pour qu'on puisse appliquer au costume les mouvements voulus.

MATRIX: Quel genre de matériaux avez-vous utilisé pour le premier Matrix ?

KYM: Pour Trinity (Carrie-Anne Moss), nous avons utilisé du vinyle bon marché. Nous avions un budget plus restreint. Cette fois-ci, nous avons eu recours à des vinyles plus élaborés et donc un peu plus chers. Le marché offre maintenant une gamme plus large de PVC. Nous avons également, dans certaines circonstances, utilisé du cuir verni, dans les gros plans notamment, pour lesquels il n'est pas nécessaire de jouer avec l'élasticité du matériau et où il est préférable de bénéficier de la qualité de finition de ce dernier à l'écran. De même, le tissu utilisé pour le manteau de Neo (Keanu Reeves) n'était pas extrêmement coûteux. Il s'agissait en fait d'un mélange de différentes laines achetées à New York pour quelque chose comme 3 dollars le mètre mais ça convenait parfaitement. Nous avons obtenu le résultat escompté. Certaines personnes me posent encore des questions sur le manteau en cuir de Neo et pour dire vrai, il ne s'agissait pas de cuir.

MATRIX: Une partie du costume de Morpheus est à base de tissu imprimé ; vous êtes-vous attelée à la confection d'autres pièces du même genre ?

KYM: Pour le premier Matrix, nous avons été sollicités par de nombreuses personnes souhaitant acquérir de l'expérience ou nous proposant spontanément et gratuitement leur aide, ce qu'elles ne feraient certainement plus aujourd'hui. Nous avons effectivement imprimé le manteau de Morpheus (Laurence Fishburne) ; une société a en fait fabriqué une plaque pour l'occasion puis a teint le tissu à l'aide d'un colorant vert. Cette société a été formidable mais n'existe plus aujourd'hui, en péchant par excès d'audace et pour avoir voulu travailler pour la gloire.

MATRIX: A quel moment les acteurs ont-ils enfilé pour la première fois leurs costumes et donné leurs impressions ?

KYM: Les acteurs sont en fait impliqués dès le début. Nous leur faisons part de nos idées, nous leur montrons les tissus et nous en discutons. Fort heureusement pour l'équipe, les frères Wachowski sont également très impliqués dans la confection des costumes et donc, normalement, si l'un ou l'autre de nous trois présente l'idée à un acteur, celui-ci est en confiance et se prête volontiers à des essais.

Les discussions que nous avions à propos des costumes portaient essentiellement sur des points techniques, tels que la possibilité d'exécuter avec les costumes des cascades nécessitant l'utilisation de câbles,
d'y dissimuler un harnais, la possibilité de se déplacer avec un ventilateur placé en dessous sans que les câbles ne soient vus. Il a donc fallu adapter les coupes en fonction des besoins techniques. Le but était de résoudre les problèmes techniques dans un premier temps puis de faire en sorte que rien ne paraisse, que ce soit esthétiquement parfait et si possible que les acteurs aient l'impression de revêtir la peau d'un véritable personnage. Lorsque Carrie-Anne porte un harnais et une coque en fibre de verre et qu'on l'emballe littéralement dans du vinyle, c'est difficile de la convaincre qu'elle va être magnifique, alors qu'elle l'est réellement.

MATRIX: A quoi sert la coque en fibre de verre ?

KYM: A la maintenir droite lorsqu'elle exécute des figures dans les airs. Les acteurs ne peuvent pas se tenir aussi droit naturellement. Ils doivent pour cela porter sous leurs costumes une coque adaptée à leur morphologie ainsi qu'un harnais et un système de sangles qui doit être bien serré. Il ne fait pas bon s'appeler Trinity dans ces conditions.

MATRIX: Avez-vous un détail particulier à nous rapporter à propos du premier film ?

KYM: Ce qui est bien, c'est que les frères Wachowski filment des plans larges, ils filment les acteurs de la tête au pied. Dans la plupart des films, vous vous faites avoir si vous ne brodez pas un petit quelque chose sur le col, car ils filment principalement les visages en gros plan, du coup vous êtes obligé de sortir un album illustré grand format pour montrer ce que vous avez fait.

Dans le premier MATRIX, nous n'avons rien créé de trop compliqué parce que le film à un esprit très "bande dessinée". C'est très percutant.
Les garçons ont imaginé des formes qui cadrent parfaitement au récit et des silhouettes iconoclastes qui vous permettent de deviner presque instantanément et inconsciemment ce qui va arriver. Prenez par exemple les costumes que portent l'Agent Smith ainsi que ses collègues et qui les font ressembler à des agents des années soixante chargés de la protection de Kennedy. Normalement, vous percevez cela inconsciemment et ils vous apparaissent alors comme les méchants et l'idée faisant chemin, ils deviennent à vos yeux encore plus méchants. C'est dû à leur apparence générale et non à un morceau de tissu travaillé ou à une texture en particulier. Les seules textures dont nous disposions étaient soit mates soit brillantes. Est-ce que les agents se confondaient dans l'ombre ou bien pouvait-on percevoir un éclat brillant ? Seule Trinity porte du vinyle dans le film et si nous apercevons une lueur dans le noir, ce ne peut être qu'elle.

MATRIX: La couleur dans MATRIX est très importante, dans quelle mesure cela affecte t-il les costumes ?

KYM: La règle à respecter : pas de bleu dans Matrix. Tout ou presque a été teint en vert et même ce que vous voyez blanc à l'écran est passé dans un bain de teinture verte. Nos chemises blanches ou même les grises ont toutes été traitées avec le même procédé. Vous ne pouvez pas prédire la coloration qu'ils vont adopter lors de l'étalonnage des couleurs en post-production et il faut donc assurer ses arrières et opérer de la sorte pour obtenir comme ici une nuance constante de vert. Owen et moi sommes allés voir Bill et lui avons demandé : « Quel vert choisirais-tu, celui-ci, celui-ci ou bien celui-là ? Nous penchons plutôt pour ce vert-là. »  Bill doit donc réfléchir plus de six mois, voire un an à l'avance, à la couleur qui sera retenue lors de l'étalonnage des couleurs. Fort heureusement, c'est la bonne qui est retenue par tout le monde.

MATRIX: Travaillez-vous en étroite collaboration avec Owen Paterson, le chef décorateur ?

KYM: Nous avons le même motif en tête et nous nous accordons sur les couleurs. Son rouge correspond exactement à mon rouge, son vert correspond exactement à mon vert. Nous savons exactement de quelle couleur nous discutons. On s'appelle régulièrement par téléphone pour discuter brièvement de tel ou tel point mais on ne passe pas des heures en recherches laborieuses. Nous nous échangeons des photos et il semble que nous soyons toujours en parfait accord.

MATRIX: Merci Kym.


Interview par REDPILL
Mai 2002