
COMPOSITEUR
RECAPITULATIF
MATRIX:
Comment
la musique est-elle entrée dans votre vie?
DON:
J'ai
commencé la trompette à l'âge de 9 ans et j'ai composé mes premières
mélodies à 12 ans. C'est difficile de déterminer en fait le moment où la
musique est devenue pour moi plus qu'un simple loisir et a fondamentalement
envahi ma vie mais je pense que cela remonte à l'époque du collège. Je
ne faisais pour ainsi dire que ça et j'ai alors su que je voulais consacrer
ma vie à la musique.
MATRIX: Et
les films dans tout ça ?
DON: C'est
durant mes études de musique que j'ai envisagé sérieusement de devenir
compositeur de musique de film. Il
me semblait que c'était vraiment un univers permettant à un compositeur
de s'exprimer et d'être au cœur de la création musicale. Certaines
personnes sont attirées par le prestige du cinéma et veulent s'essayer
au genre. Pour
ma part, cela est né d'une vrai réflexion sur la place des compositeurs
de nos jours dans la culture et la musique. La
musique de film paraissait être l'un des rares créneaux permettant une
activité créatrice.
MATRIX: Comment
avez-vous fait vos débuts dans la composition de musique de film ?
DON: J'ai étudié l'orchestration
au conservatoire avec Albert Harris et c'est lui qui m'a présenté à un
compositeur travaillant pour la télévision du nom de Joe Harnell et qui
réalisait les arrangements de la série L'incroyable Hulk. Joe
m'a alors engagé pour faire des arrangements sur cette série - mon tout
premier boulot en somme.
MATRIX: Etes-vous
pour quelque chose dans la musique qui accompagne la transformation de
l'Incroyable Hulk ?
DON: Non,
pas du tout. C'est
Joe qui s'y collait au début de chaque nouvelle saison. Il
ré-enregistrait le thème principal, l'introduction et le générique de
fin ainsi que la partie musicale accompagnant la transformation. Chaque
semaine, ils utilisaient le même enregistrement lors de la métamorphose
de David Banner lorsque celui-ci se met en colère, que ses yeux deviennent
blancs et que ses vêtements commencent à se déchirer pour se transformer
enfin en L'Incroyable Hulk. Je
crois me souvenir qu'il y avait deux transformations par épisode. Avant
la pause publicitaire des trente minutes, Hulk avait déjà tout cassé puis à la
fin de l'épisode il accomplissait finalement le bien. C'était
en fait une série relativement intéressante compte tenu du fait qu'il
s'agissait d'un monstre vert survolté.
MATRIX: L'Incroyable
Hulk a t-il été votre premier contrat en tant que professionnel ?
DON: Oui.
J'ai aussi travaillé avec Hoyt Curtain pour les studios Hanna Barbera. Mais
j'ai réellement fait mes premiers pas dans le métier avec L'Incroyable
Hulk.
MATRIX: Pensiez-vous
alors avoir réussi à percer dans la profession ?
DON: Non,
pas du tout, mais je savais en revanche que c'était une chance incroyable
pour des débuts. Oui,
j'ai vraiment été chanceux d'obtenir ce boulot, aucun doute là-dessus.
MATRIX: Ecriviez-vous
des orchestrations à l'époque ?
DON: Oui.
J'écrivais également des compositions orchestrales. J'étais plutôt prolifique,
et je le suis toujours d'ailleurs. Je
travaillais, parallèlement à L'Incroyable Hulk, sur une symphonie de
chambre de ma propre composition dont la première a eu lieu à Amsterdam
lors de la Gaudeamus Music Week. Je
me suis dès le début focalisé sur l'orchestre. Etant
moi-même joueur d'instruments à vent en cuivre, j'ai en quelque sorte
concentré mon énergie sur cet environnement acoustique.
MATRIX: Quelles
sont vos sources d'inspiration ?
DON: Je
me suis toujours inspiré des compositeurs de musique classique. A
l'époque, je m'intéressais plus à des compositeurs comme Lutoslawski,
Boulez, Berio. Maintenant
mes sources d'inspiration vont plutôt du côté de compositeurs tels que
Roger Reynolds, John Adams, Steve Reich, David Lang et Aaron Jay Kernis. Ce
qui m'a toujours intéressé, c'est l'évolution de la musique sur le plan
acoustique.
MATRIX: Avec
ces différents projets menés de front, avez-vous eu à prendre une décision
quant à une quelconque orientation de travail ?
DON: Le
fait est que je n'étais pas occupé à 100% lorsque j'ai débuté, ce qui
me laissait suffisamment de temps libre pour continuer à travailler sur
mes propres œuvres. Chronologiquement,
j'ai fait L'Incroyable Hulk avec Joe Harnell, j'ai fait les arrangements
de la mini-série V, puis j'ai travaillé avec un compositeur du nom de
Mark Snow qui réalisait à l'époque les arrangements de la série TV L'amour
du risque. J'ai
donc eu l'occasion de faire les arrangements de quatre épisodes de cette
série alors que Mark était indisponible. Ce
sont mes premiers arrangements faits en solo, je devais alors avoir 25
ans. J'ai également
fait les arrangements du film Hyper Space ; contrat que j'ai obtenu par
l'intermédiaire d'amis travaillant au département de cinéma et de télévision
de l'Université de Californie - Los Angeles (UCLA). Nous avons pour cela
constitué un orchestre symphonique de 52 musiciens. C'était
un peu la rencontre de Star Wars avec La Guerre des Mondes. Ça
n'a pas eu le succès escompté mais j'en garde un très bon souvenir. Ça
a été une très bonne expérience pour moi. Peu
de temps après, je pense grâce aux démos sur cassette de ce film, j'ai été retenu
pour être le compositeur de la série télé La Belle et la Bête. C'était
génial. C'était un peu la dernière grande série TV avec orchestration. Lee
Holdridge avait fait les arrangements du pilote et écrit le thème de
la série et m'a désigné comme son successeur, un peu à la manière dont
John Williams l'a fait sur Jurassic Park 3.
MATRIX: Est-ce
difficile de travailler sous la direction d'un autre compositeur ou encore
de collaborer avec un autre compositeur ?
DON: Ce
n'est pas difficile dès lors que vous travaillez avec un professionnel. C'est
par contre beaucoup moins amusant de le faire avec quelqu'un qui ne connaît
pas son boulot et que vous êtes obligé alors de tout reprendre pour qu'en
définitive ce soit lui qui soit récompensé. Mais
je n'ai jamais vraiment été confronté à ce genre de situation. Je
ne sais pas si c'est plus difficile ou moins difficile. J'ai
toujours eu la chance de travailler à partir de thèmes de qualité et
en fin de compte, je n'ai jamais eu à reprendre de mauvais morceaux pour
qu'ils tournent musicalement. Les
thèmes écrits par Lee pour La Belle et la Bête étaient absolument remarquables
et, bien entendu, les thèmes de John Williams pour Jurassic Park étaient
tout simplement magnifiques. Il n'y a donc aucune difficulté de ce point
de vue. La principale difficulté réside dans l'accord entre le film et
la musique qui l'accompagne.
MATRIX: Lorsque
vous travaillez à partir de thèmes écrits par un autre compositeur, comme ça
a été le cas pour Jurassic Park 3, ces derniers sont-ils, en général,
déjà écrits lorsque vous entamez le projet ?
DON: La
plupart du temps, oui. En
règle générale, il faut se contenter de respecter les exigences stylistiques
qui ont été émises. Ce
n'est pas vraiment approprié de s'éloigner du thème et de développer
une composition un peu étrange qui ne collerait pas avec les bases établies. Il
faut se forcer à conserver un certain équilibre. Le point positif, c'est
que vous n'avez pas à créer un style qui soit en harmonie avec le film. Pour
parler de manière imagée, vous n'avez plus qu'à sauter dans la piscine
et à nager sans avoir à vous échauffer. Comme
pour toute situation critique, il faut savoir faire face, et il en est
de même lorsque vous travaillez à partir des compositions d'un autre.
MATRIX: Je
suppose que la plupart du temps, votre travail de composition s'effectue à partir
d'un premier montage du film ; pouvez-vous nous préciser à quel moment
exactement vous commencez à assembler les différentes parties ?
DON: Traditionnellement,
le montage est censé être terminé au moment où l'on fait le repérage
pour la musique. Pour
le repérage, on se réunit avec le réalisateur et/ou le producteur pour
déterminer les plans nécessitant une intervention musicale et la durée
exacte pour chacune d'entre elles. De
nos jours, les monteurs semblent ne pas vouloir tenir compte de cela
et continuent à monter et à couper les images même si le compositeur
a déjà eu accès à un premier découpage des plans. C'est
maintenant très courant qu'un compositeur fasse le repérage, commence à composer
puis se voit obligé de modifier la musique en raison de nouvelles coupes. Cela
est un obstacle en soi à la création. La
structure des morceaux est déterminée par l'action en elle-même. C'est
une des bases de la composition de musique de film. Lorsque
vous respectez cette structure et que cette dernière est modifiée, cela
peut être très déconcertant. C'est
devenu monnaie courante d'avoir à rectifier la durée de la musique après
l'avoir écrite.
MATRIX: Le
fait de couper une scène bouleverse totalement votre travail de composition
préalable ainsi que l'accord parfait entre la musique et l'action se
déroulant à l'écran.
DON: C'est
juste. Parfois,
tout est à refaire. C'est tout à fait déconcertant. Jurassic
Park 3 a été particulièrement difficile pour cela. John Williams avait
composé pour l'occasion une musique dont la structure était très complexe et
lorsqu'il a fallu rajouter des passages ou en enlever certains, c'était
beaucoup plus difficile qu'à la normale car il a fallu en quelque sorte
réécrire toute la structure de l'œuvre en raison de ces ajustements pourtant
minimes.
MATRIX: A
ce stade, votre perception ne se trouve t-elle pas altérée par le fait
d'avoir visionné le film de nombreuses fois, plus que quiconque certainement ?
DON: Oui. Cela
fausse la vision que j'ai des choses, ayant eu en fait l'impression jusque-là d'avoir établi
une continuité entre les différents plans. Parfois, vous vous donnez
du mal pour établir cette continuité et
lorsque les coupes sont modifiées, il faut trouver une nouvelle justification à la
structure en place qui du coup n'est plus basée sur le fait que telle
scène est coupée à tel endroit car le plan en question a peut-être tout
bonnement disparu ou alors on a affaire à une nouvelle coupure, à un
plan différent ou toute autre chose. Tout
ce sur quoi vous vous appuyiez pour justifier la structure des morceaux
se trouve bouleversé.
MATRIX: Ecoutez-vous
des B.O. de films pour vous rendre compte de ce que font les autres compositeurs ?
DON: Oui,
autant que je peux. Mais
j'écoute beaucoup plus de musique classique encore, parce que si les
compositeurs de musique de film ne font que s'écouter entre eux, ça finit
par former un cadre trop restreint. J'aime avoir des influences diverses. Je
dois tout de même avouer que j'ai écouté des choses renversantes en matière
de musique de film. La
musique du film Final Fantasy, les créatures de l'esprit, écrite par
Elliot Goldenthal est tout simplement éblouissante. La
B.O. de Moulin Rouge est excellente, avec toutes sortes de références
culturelles, allant de la tragédie grecque, à Gilbert et Sullivan et
Shakespeare, en passant par les comédies musicales, sans oublier les
clichés liés au théâtre. J'ai
trouvé ça spectaculaire, oui, tout simplement impressionnant. John
Williams est bien sûr très brillant, à l'image de la musique écrite pour
A.I. Intelligence Artificielle. John Williams est d'ailleurs allé à cette
occasion là où je ne l'attendais pas, avec des références minimalistes
magnifiques, en
particulier lors de la scène où l'hélicoptère survole la ville de New
York submergée par les eaux. Il
y a là en quelque sorte une référence à John Adams/Steve Reich que je
n'avais jamais entendue chez lui auparavant. Il
semble prendre toute sa mesure en tant que compositeur, alors que tous
pensaient qu'il avait atteint le sommet de son art.
MATRIX: Comment
en êtes-vous arrivé à travailler sur Matrix ?
DON: J'avais
travaillé avec Zach Staenberg, le monteur, sur deux ou trois projets,
il y a de cela quelques années, au terme desquels nous sommes devenus
amis. Lorsque
Zach a été pris pour faire le montage de Bound, il m'a fait lire le scénario
et m'a présenté à Larry et Andy. A
la lecture du scénario, je suis devenu dingue. C'était tout simplement
ahurissant. J'ai
immédiatement perçu les capacités qu'avaient ces gars, en tant que scénaristes,
pour explorer un genre et le conjuguer à l'infini. Ils étaient à coup
sûr en phase avec le phénomène Reservoir dogs de Quentin Tarentino, tout
en adaptant le genre à leur manière. Je
pense qu'ils s'en sont servi comme d'un tremplin pour revisiter Citizen
Kane, les années 40, le film noir, en le remettant au goût du jour. Ils
ont revisité toute la gamme de ce genre de cinéma. J'étais
donc comme un fou à la lecture de Bound. J'ai
donc rencontré Larry et Andy par l'intermédiaire de Zach. Randy Newman
les a également appelés pour me recommander, ce qui a pleinement joué en
ma faveur.
MATRIX: Comment
s'est passée votre collaboration au début ?
DON: Ce
qui était intéressant, c'est que Larry et Andy n'avaient aucune expérience
de la réalisation à cette époque, ils n'avaient jamais fait cela auparavant mais
ils ont appris à une vitesse incroyable. C'était
vraiment surprenant. Bien souvent, nous nous engagions sur une voie
peu orthodoxe et très vite, ils arrivaient à contourner la difficulté comme
pour le début de Bound par exemple. A
l'origine, le film devait commencer par la scène du placard avec Corky
ligotée à l'intérieur, une voix off en fond sonore, puis ça enchaînait
sur la scène dans le couloir avec Violet et Caesar marchant en direction
de la porte d'entrée. Quand
nous avons fait le repérage de la scène du placard, Larry et Andy m'ont
dit qu'ils souhaitaient une musique abstraite et étrange évoluant ensuite
vers quelque chose d'autre dans le placard mais ils voulaient également
un thème. Je
leur ai dit : « Il n'y a pas assez de temps ici pour insérer un thème
et si vous voulez une musique abstraite et étrange, qu'est-ce que je
suis censé faire alors ? » Ils
ont tout simplement rajouté un plan de 30 secondes au début du film
; plan qui n'est pas un générique à proprement parlé mais une présentation
du titre. Le
film commence avec la distribution de Bound dans l'ombre, avec un mouvement
panoramique de la caméra. Il
semble qu'ils aient rajouté ce plan pour laisser suffisamment de temps
pour l'introduction du thème puis enchaîner sur la musique abstraite
du placard.
Parfois,
leur concept de départ était impossible à mettre en œuvre mais ils
s'arrangeaient pour trouver une solution. Zach
m'a toujours été d'un grand soutien en essayant de déchiffrer les scènes
de Larry et Andy, ayant l'habitude de travailler avec eux. Ça
a été le cas pour MATRIX. Heureusement
pour moi, Larry et Andy sont probablement les personnes les plus fidèles
qu'il m'ait été donné de rencontrer. Après
Bound, ils ont de nouveau fait appel à moi pour MATRIX, ainsi qu'à Zach,
Bill Pope (le directeur de la photographie) et un certain nombre de
personnes dont la collaboration leur semblait essentielle. C'est
assez rare de voir ça.
MATRIX: Quelle
a été votre première réaction quand vous avez eu le scénario de MATRIX
entre les mains ?
DON: J'ai
su immédiatement que cela allait être un énorme succès. Il y avait
ce qu'il fallait d'actions et d'effets spéciaux, si populaires auprès
des jeunes adultes, comme on les appelle. C'était empreint de religion,
une sorte de référence cachée à l'histoire du Christ, ce qui est toujours
synonyme de succès. Prenez E.T. par exemple, il descend des cieux,
accomplit des miracles, meurt pour les péchés commis puis retourne
au paradis. Ça représente l'histoire du Christ et E.T. a connu un succès
phénoménal. Chaque fois qu'un réalisateur revisite de façon indirecte
l'histoire du Christ, c'est le succès assuré. De la manière dont ils
avaient formulé ça pour en faire un film d'action, innovant et spectaculaire,
j'étais persuadé que MATRIX allait être colossal. Nul besoin de m'en
convaincre à l'époque.
L'histoire de MATRIX est vraiment très abstraite. Les studios n'ont pas l'habitude
de ce genre de scénarios et je ne peux pas leur en vouloir de ne pas l'avoir
accepté d'emblée. Je suis convaincu que Larry et Andy ont délibérément omis
certaines de leurs idées et qu'il existe une différence entre le film MATRIX
et le véritable scénario de MATRIX que seuls eux peuvent distinguer. Non, je
ne peux pas en vouloir aux studios pour ça, c'était un risque pour eux.
MATRIX: Même
si l'histoire est formidable, le style, la façon de raconter l'histoire
est d'autant plus important.
DON: Il
est impossible de déchiffrer leur style. Pour ma part, je n'y suis
pas arrivé. Je ne savais pas quel allait être l'aspect stylistique,
je n'avais que Bound pour référence. J'avais eu accès à certains story-boards
de MATRIX, c'était la seule piste que j'avais.
MATRIX: Plusieurs
acteurs ont été pressentis pour incarner les personnages du film, pouvez-vous
nous en parler ?
DON: Larry
et Andy n'avaient pas choisi Keanu Reeves en premier lieu mais Johnny
Depp pour incarner Neo. Warner Bros. souhaitait plutôt voir figurer
Brad Pitt ou Val Kilmer. Warner Bros. était prêt à donner son feu vert
pour peu que le choix de Larry et Andy se porte sur Brad Pitt. Après
le refus de Val Kilmer et celui de Brad Pitt, les gens de Warner Bros.
ont envisagé la possibilité d'engager Johnny Depp tout en essayant
d'imposer Keanu Reeves. Keanu a toujours parfaitement collé au concept
et c'est ce qui a fait la différence aux yeux de Larry et Andy. Je
pense que c'était un choix très judicieux.
Gary Oldman a été pressenti un moment pour jouer le rôle de Morpheus, tout
comme Samuel L. Jackson. En ce qui concerne le personnage de Trinity, je pense
qu'au départ, ils avaient dans l'idée d'engager quelqu'un de moins connu.
MATRIX: Comment
s'est passé votre travail de composition sur MATRIX ?
DON: Je
tiens à remercier chaleureusement Zach Staenberg, le monteur, qui a
tout fait pour respecter le plan de montage une fois celui-ci défini
et qui n'a effectué des modifications qu'en cas d'extrême nécessité.
Le travail de composition
sur MATRIX a été quelque peu différent de ce que j'avais pu faire jusque
là. Tout
d'abord, je commençais par enregistrer des démos pour chaque intervention
musicale dans le but de les faire écouter aux frères Wachowski. Je
réalisais donc une maquette sur synthétiseur qu'ils écoutaient en visionnant
les images et nous en discutions. Nous
voulions faire un mixage de ces maquettes pour que la musique soit
prête au moins sous forme de démos lors de la pré-projection de la
version complète du film. Zach
a en définitive effectué des petites modifications lors du montage
final mais ce antérieurement à l'orchestration. Mon
travail de composition pour MATRIX s'est donc déroulé de la manière
suivante : repérage dans un premier temps, écriture des maquettes sur
synthétiseur, présentation de celle-ci aux réalisateurs, puis travail
d'orchestration à partir des maquettes et mises à jour éventuelles
en fonction des nouvelles coupes. C'était
très organisé quand on y pense.
MATRIX: J'ai
assisté à la pré-projection et il est intéressant de noter que la musique
semblait très aboutie pour une démo.
DON: Beaucoup
de gens ont fait la même remarque. On
aurait pu croire qu'il s'agissait de la musique définitive, ce qui, à mon
avis, a contribué dans un certain sens au succès qu'a connu la pré-projection. Nous
voulons réitérer la chose pour les deux prochains MATRIX et j'espère
que rien ne viendra enrayer la mécanique bien huilée. Cela
a non seulement contribué au succès de la pré-projection mais cela a également
permis aux réalisateurs de me donner des indications en tenant compte
d'une certaine continuité. En
fait, si vous visionnez une séquence isolée avec la musique qui l'accompagne,
il est difficile de donner des indications sans autre contexte mais en
revanche si les réalisateurs ont la possibilité de visionner le film
dans son ensemble avec une démo, cela leur permet de donner des indications
plus précises. Je
peux, pour ma part, me faire une opinion plus fondée sur ce qui fonctionne
et sur ce qui ne fonctionne pas en termes de continuité.
MATRIX: Il
est ainsi possible de réaliser des textures musicales interdépendantes.
DON: C'est
vrai. Il est
possible de faire apparaître un thème, disons dans la troisième partie
auquel on peut déjà faire référence avant puis on voit comment celui-ci
se réfère à son tour à la première et la deuxième partie. C'est
vraiment un très gros avantage. J'espère
que nous aurons la possibilité de faire de même pour les deux prochains
MATRIX.
MATRIX: Vous êtes-vous
concertés au préalable pour déterminer si la musique serait plutôt numérique
ou plutôt acoustique ?
DON: Les
discussions portaient plutôt sur le rôle de la musique, sur ce qu'elle était
sensée véhiculer à leurs yeux. Ils
n'étaient pas vraiment soucieux de savoir si j'allais composer une musique
acoustique ou numérique bien qu'en revanche ils ne souhaitaient absolument
pas se contenter d'une partition sur synthétiseur mais bel et bien profiter
de la magnificence d'un orchestre. En
partant de ce constat, nous sommes parvenus à notre objectif.
MATRIX: Il
est maintenant facile de dire que le film a été un succès tout comme
la musique l'a été. Que
ressent-on lorsqu'on entend sa musique jouée dans un certain nombres
d'endroits ?
DON: C'est
plutôt extra. Je
me trouvais dans un magasin de Hi-Fi, il y a quelques temps, lorsque
j'ai entendu la fin de MATRIX, et j'ai alors eu envie de dire, les gars,
c'est moi le compositeur de cette musique ! Le
magasin en question était doté d'un auditorium équipé d'ensembles Home
Cinema avec enceintes et lecteurs de DVD et deux ou trois films différents
en démonstration dont MATRIX. Ça
le faisait vraiment.
MATRIX: On
entend constamment des bandes-annonces contenant des extraits de la musique
de MATRIX.
DON: Il
m'est arrivé de faire les arrangements d'autres films et d'avoir affaire,
ce qui est un peu déconcertant, à des passages de MATRIX. C'est
navrant lorsque cela ne colle pas. A mon avis, ils agissent de la sorte
parce que, ayant affaire au compositeur de MATRIX, ils doivent trouver ça
bien d'incorporer la musique de MATRIX, mais ils ont tout faux. C'est
pénible d'avoir à les convaincre de modifier la partition pour obtenir
quelque chose qui soit en phase avec le film. La
musique de MATRIX correspond au contexte du film et
ne convient pas à d'autres styles cinématographiques. L'action
doit prolonger la musique et influencer son style. Vous ne pouvez pas
la réutiliser à toutes les sauces en espérant que cela fonctionne. C'est
tout aussi bien car je n'ai pas envie de travailler sur d'autres films
pour lesquels on me demande de refaire du MATRIX. Heureusement
que ce genre d'adaptation ne fonctionne pas très bien, ça m'a évité d'être
pris dans la spirale.
MATRIX: MATRIX
est très rythmé, cependant Larry et Andy ont su gérer les pauses entre
les scènes d'action, permettant au spectateur de souffler avant d'entamer
de nouveau une scène d'action telle que celle qui se déroule dans le
hall d'entrée du bâtiment fédéral où Neo et Trinity donnent l'assaut. Cela
a dû être absolument prodigieux de faire les arrangements.
DON: Si
la structure du film fonctionne, la musique ne peut que fonctionner. Je
n'ai pas eu pour ce film à m'arracher les cheveux face à une situation
inextricable. Dans
une certaine mesure, leur talent m'a grandement facilité les choses.
MATRIX: Composez-vous à l'aide
d'ordinateurs ?
DON: Tout à fait.
Sans matériel informatique, il m'aurait été impossible de préparer des
démos pour Larry et Andy et nous aurions été bien incapables de réaliser
les maquettes ayant servi de support pour la pré-projection. De ce point
de vue, les ordinateurs ont un rôle essentiel à jouer. Tous
les échantillons et les parties séquencées ainsi que leur mixage ont été créés
sur ordinateur. Par
contre, tous les éléments orchestraux traditionnels ont été écrits à la
main. On ne
pouvait pas rêver mieux comme situation. Nous avons eu recours à des
instruments acoustiques traditionnels et à des voix lorsque cela s'est
avéré nécessaire et nous avons bénéficié de la technologie pour une approche
plus électronique.
MATRIX: Je
sais que le choix des chansons s'est fait au dernier moment, voire même
au bouclage, et que, par exemple, la chanson interprétée par Rage Against
The Machine est arrivée vraiment in extremis.
DON: C'est
dû aux arrangements commerciaux. Les
contrats pour les chansons figurant sur la B.O. sont extrêmement complexes
en raison des nombreuses parties impliquées. Alors
que pour les arrangements, tout se passe avec le compositeur uniquement.
Il n'y a pas besoin de traiter avec plusieurs maisons de disques, plusieurs éditeurs,
plusieurs artistes. Ça
ne m'étonne pas plus que ça qu'ils aient rencontré des difficultés dans
ce domaine.
MATRIX: Cela
a t-il des répercussions sur votre travail ?
DON: Oui,
dans le sens où il a fallu que je reprenne toutes les scènes posant problème. C'est
le seul inconvénient, parce que mon travail devient alors infructueux. Il
fallait le faire de toutes façons car je ne pouvais pas les laisser sans
rien. J'étais
content de pouvoir les dépanner.
J'ai fait une
reprise de la séquence de Rage Against The Machine avec un orchestre
qui est en fait la musique du générique de fin. L'effet
est plutôt bien réussi car lorsque Neo sort de la cabine téléphonique
et qu'il s'envole en passant devant la caméra tout en faisant claquer
sa cape, la musique est parfaitement synchronisée. Puis
la musique s'arrête à la fin du générique juste lorsque le logo de Joel
Silver, une tuile de Frank Lloyd Wright tournant sur elle-même, s'immobilise. C'est
toujours bien de rester jusqu'à la fin du générique.
MATRIX: Avez-vous
un lien de parenté avec Dane Davis, le designer son ?
DON: Non, ni
avec Miles ni avec Sammy d'ailleurs.
Dane et moi
parlons énormément ensemble lorsque nous travaillons sur un projet commun.
Nous avons d'ailleurs collaboré sur bon nombre de projets et pas seulement
MATRIX et Bound. Il a travaillé sur Anti Trust et La maison de l'horreur. Nous échangeons
beaucoup d'informations lorsque nous travaillons ensemble. Nous
nous envoyons parfois des fichiers son comme référence et je sais à quoi
m'attendre avec Dane lorsque nous entamons la phase de doublage. Il
n'y a pas de compétition entre nous et il s'agit au contraire d'une véritable
collaboration.
MATRIX: Je
suis sûr pourtant que ce genre de rivalité doit exister sur certains
films.
DON: Presque
tout le temps et ce genre de tension doit être réglé à un moment ou à un
autre et c'est là que rentre en jeu l'expérience de l'équipe de doublage. Heureusement,
sur MATRIX, je pense que nous avons eu affaire à la meilleure équipe
de doublage de la profession, composée de John Reitz, Gregg Rudloff et
David Campbell, tous trois mixeurs ré-enregistrements. David
Campbell est selon moi le meilleur mixeur de musique pour le doublage. Je
me sens chanceux d'avoir pu bénéficier de leur expérience lors de la
phase de doublage.
MATRIX: Il
semble qu'à l'heure actuelle, comme on a pu le constater dans Requiem
for a Dream, le design sonore se tourne de plus en plus vers la musique.
DON: La
direction sonore est extrêmement importante. Elle donne, avec la musique,
sa couleur au film. Il
est primordial que les designers son et les compositeurs soient en phase. Si
ceux-ci sont en rivalité, la musique n'en sortira jamais gagnante. Elle
est alors mise au second plan ou bien ré-enregistrée. Heureusement,
comme je l'ai dit, avec une telle équipe, il s'agit d'une véritable collaboration
et non de compétition et ça fait toute la différence.
MATRIX
RELOADED
MATRIX: Avez-vous
commencé à composer pour la suite de la saga ?
DON: Ils
m'ont demandé de leur écrire quelques morceaux pour le tournage qui a
eu lieu à Alameda.
MATRIX: Avez-vous
eu la chance de visiter les plateaux du tournage ?
DON: Oui,
c'était monstrueux. Je
me trouvais là-bas pour le doublage de Jurassic Park 3 au studio Skywalker
et je suis donc resté trois semaines à San Francisco pour me partager
entre mon travail et le tournage de MATRIX 2. C'était
un repos bienvenu après le rythme de travail effréné sur Jurassic Park
3.
MATRIX: Y
a t-il des similitudes ou des différences entre le tournage du premier
Matrix et ceux des deux autres épisodes ?
DON: Je
n'étais pas à Sydney lors du tournage de MATRIX, je ne peux donc pas
faire de comparaisons. J'ai
assisté à certains jours de tournage de MATRIX RELOADED et les scènes
entre Keanu Reeves (Neo) et Hugo Weaving (Agent Smith) semblent donner
un air de déjà vu. On
a vraiment le sentiment que l'esprit du premier film est présent dans
le second épisode. Ces
deux acteurs sont particulièrement doués. Leurs
personnages sont reconnaissables entre mille, à tel point que la continuité est
sans aucun doute au rendez-vous lorsque Hugo se présente en disant : « M. Anderson »,
et c'est l'embarquement immédiatement pour l'univers MATRIX. Ils ont
la même énergie. Je
suis sûr qu'ils vont revenir avec quelque chose de vraiment spécial,
dans la lignée du premier.
MATRIX: Avez-vous
déjà ressenti un rythme lors de la lecture du scénario des prochains épisodes ?
DON: Oui,
sans aucun doute. J'étais
littéralement épuisé après la lecture des deux scénarios. C'est certainement
la production cinématographique la plus ambitieuse que je connaisse,
en termes d'écriture de scénario. Ils
sont vraiment à part. Ils n'ont rien à envier à quiconque dans ce domaine. J'attends
avec impatience ce qu'ils vont faire après la série des MATRIX, parce
que je suis convaincu qu'ils vont passer à autre chose après MATRIX 3,
au moins en ce qui concerne les films. Ils
continueront peut-être la série des Animatrix ou quelque chose du même
genre.
MATRIX: MATRIX
n'est que le commencement pour Larry et Andy.
DON: Ils
vont tourner la page et passer à autre chose. Je suis très enthousiaste à l'idée
de découvrir ce que ça va être. Peu
de réalisateurs se mettent au service de l'histoire comme il le font. Il
ne faut pas oublier que ce sont des auteurs avant tout. Les
effets visuels et le style sont là pour servir l'histoire et c'est tout
ce dont le cinéma à besoin actuellement parce que la narration est mal
en point. Ces
deux gars sont à même de donner un nouvel élan à l'industrie du cinéma. Après
la sortie de MATRIX 3, qui sera à n'en pas douter un succès, ils
vont nous faire quelque chose à la David Lean ou à la Kubrick ou autre
chose, mais ce sera novateur, enthousiasmant et spectaculaire.
MATRIX: Merci
Don.
Interview réalisée par REDPILL
Juillet 2000
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