
REALISATEUR
2ÉME EQUIPE, USA
MATRIX:
En quoi consiste le rôle d'un réalisateur seconde équipe?
DAVID:
On emploie un réalisateur seconde équipe lorsqu'il y a une deuxième équipe de tournage.
Larry et Andy [Wachowski], les réalisateurs du film, ont fait appel à moi pour diriger une deuxième équipe dont le boulot est en quelque sorte de faire le ménage entre les séquences qu'ils tournent. Dans beaucoup de films, ça se limite généralement à des grandes séquences d'action mais s ur MATRIX, on a touché à tout: séquences d'action, prises d'effets visuels comme aujourd'hui, inserts et dialogues avec les acteurs. En gros, on fait tout ce qu'ils nous demandent. Par contre, un second assistant réalisateur travaille pour le premier assistant réalisateur pour diriger le plateau et le premier assistant réalisateur travaille pour le réalisateur seconde équipe, c'est-à-dire moi.Le premier AR est mon bras droit et le second AR travaille pour lui.
MATRIX: Comment avez-vous atterri dans ce métier?
DAVID: J'ai commencé comme cascadeur il y a 25 ans et j'ai fait une superbe carrière de cascadeur et de coordinateur de cascades. J'ai rapidement voulu faire autre chose et j'ai commencé à travailler comme réalisateur seconde équipe sur des séries télé. Mon premier long métrage a été Gorky Park: j'étais coordinateur des cascades et j'ai eu l'occasion de diriger un peu une seconde équipe et j'ai aimé ça. J'aimais la dose d'adrénaline que les cascades procuraient, mais la réalisation était un peu plus créative. Par la suite, je suis devenu un vrai réalisateur seconde équipe et ça a été extraordinaire.
MATRIX: Quel a été votre premier film en tant que véritable réalisateur seconde équipe?
DAVID: J'ai travaillé sur beaucoup de grosses productions en tant que réalisateur seconde équipe et en tant que coordinateur des cascades. Je pense que je me suis vraiment détaché des cascades sur Jeux de Guerre. J'ai travaille sur Jeux de Guerre et Danger Immédiat; en fait, j'ai fait trois films avec Phillip Noyce, le réalisateur, et Harrison Ford, et puis j'ai continué sur cette voie. J'ai fait Waterworld et je suis resté dans le domaine des secondes équipes aquatiques pendant un moment, pour Waterworld, Sphère et Peur Bleue, un film de Renny Harlin. Ensuite, je suis passé aux films d'action avec un long métrage appelé Soldier, puis Le Négociateur et après, j'ai travaillé avec Ang Lee sur Chevauchée avec le Diable. Récemment, j'ai fait En Pleine Tempête avec Wolfgang Petersen, puis Hors Limites et Harry
Potter à l'école des Sorciers et maintenant on en est aux deux suites de MATRIX. J'ai beaucoup de chance, j'ai eu une carrière fantastique.
MATRIX: Est-ce que le rôle de la seconde équipe est plus étendu que d'ordinaire sur ce genre de plateaux à grande échelle?
DAVID: Ça dépend. La plupart des films sur lesquels je travaille ont des secondes équipes assez grandes car ce sont des tournages compliqués au niveau logistique et cela prend du temps. Les réalisateurs veulent se concentrer et se consacrer à certaines séquences et, en fonction de la disponibilité des acteurs et des lieux de tournage etc., ils sont obligés de déléguer des tâches au réalisateur seconde équipe. Larry et Andy préféreraient tout faire eux-mêmes si c'était possible mais malheureusement ils n'ont pas le temps. C'est pour ça qu'ils nous ont confié de grandes responsabilités en nous demandant de faire une partie du travail pour eux.
MATRIX:
Depuis combien de temps êtes-vous dans cette prod ?
DAVID: J'y suis depuis début février [2001], donc environ 5 mois.
MATRIX: Est-ce que le niveau de détail des story-boards sur ce film est typique?
DAVID: Oui, beaucoup de réalisateurs ont des story-boards très détaillés. Ça représente vraiment un travail de préparation qui permet d'avoir une idée très claire de ce qu'on veut.
C'est exactement ce que font les frères Wachowski: ils étaient bien préparés et ils savaient précisément ce qu'ils voulaient. C'était du gâteau pour moi car on a juste eu à réaliser les story-boards qu'ils nous ont donnés.
MATRIX: Vu que vous êtes impliqué dans la pré-production, quelle est votre opinion sur Owen Paterson, le chef de conception visuelle et Zach Staenberg, le chef monteur?
DAVID: Ils sont géniaux. Owen est un excellent chef de conception visuelle, il a fait un boulot incroyable ici et son travail a été finalisé en Australie. J'ai beaucoup d'estime pour Zach en tant que chef monteur, il a la chance d'avoir deux réalisateurs géniaux qui lui donnent des séquences incroyables. Il a donc un bon boulot, pas facile mais intéressant car il reçoit un choix de séquences géniales à monter. Zach fait un assemblage grossier de la séquence et ensuite, les frères Wachowski viennent l'ajuster. Il y a plein de gens formidables sur ce film; Bill Pope est un DP [directeur de la photographie] fantastique, bourré de talent, très créatif et ça fonctionne bien entre lui et les frères Wachowski. L'équipe artistique, les accessoiristes, ce sont toutes des équipes fabuleuses, aussi bien les premières que les secondes équipes.
MATRIX: Est-ce que vous avez aussi un DP pour la seconde équipe?
DAVID: On a une équipe complète; on pourrait réaliser notre propre film. Dans un sens, on tourne aussi un film, mais c'est leur film. La chose à ne pas oublier dans la seconde équipe, c'est qu'on ne tourne pas notre propre film, c'est le film des frères Wachowski et on doit le réaliser comme ils le feraient si c'était eux qui tournaient.
MATRIX: Quelles concessions sont faites avec les réalisateurs quand un plan a été tourné?
DAVID: Si ça ne leur plaît pas, il le disent carrément et c'est comme ça que ça fonctionne. Notre boulot, c'est de leur donner le plan qu'ils veulent. Heureusement, on n'a dû refaire des plans entiers que deux ou trois fois sur tout le film, le ratio a été très très bon. En tant que seconde équipe, notre boulot est de réaliser le plan comme ils l'ont demandé. Après, si on voit des éléments auxquels ils n'avaient pas pensé dans le story-board ou la pré-production, ou bien quand une situation se présente et devient un bon plan, alors c'est tout bénèf - si on arrive à garder ce plan tout en respectant le travail qu'ils nous ont demandé de réaliser.
Parfois, des situations auxquelles on n'avait pas pensé se présentent, mais c'est tout un travail de collaboration et c'est vraiment à nous de les réaliser. On reçoit les story-boards, on sait ce qu'on doit faire et on sait quels plans on doit obtenir. C'est à moi et à mon équipe de gérer notre temps, de planifier notre journée et d'être préparés à tourner ces plans pour les obtenir précisément comme les réalisateurs les veulent, ce qui est très important. Ensuite, si quelque chose ne convient pas, ils nous le disent et on en discute et puis, on fait le nécessaire pour régler le problème.
MATRIX: Est-ce que Larry et Andy collaborent beaucoup?
DAVID: Oui. Ce sont eux qui décident et ils nous disent quand quelque chose est bon ou mauvais.
Je n'ai pas besoin qu'on m'envoie des fleurs, tant que je suis toujours là et qu'on ne m'a pas viré, j'ai le sentiment de faire du bon boulot. Quand ça ne va pas, ils le disent et s'ils croient en vous et que vous avez leur confiance, alors vous savez que vous serez encore là le lendemain pour régler le problème.
MATRIX: Quelle marge de manoeuvre le niveau de pré-production de Larry et Andy vous laisse-t-il par rapport à d'autres?
DAVID: Ça dépend des réalisateurs pour qui on travaille. J'ai récemment travaillé avec Chris Columbus sur Harry Potter, Wolfgang Peterson sur En pleine Tempête et Andrzej Bartkowiak sur Hors Limites et tous les trois étaient du genre à être bien préparés et à avoir une pré-production extrêmement détaillée. Il ont tous préparé des story-boards détaillés, ils ont travaillé avec les artistes responsables des story-boards et ils savaient ce qu'ils voulaient. D'autres réalisateurs pour qui j'ai travaillé dans le passé n'étaient pas des réalisateurs de films d'action, comme Alan Pakula sur Ennemis Rapprochés où on m'a appelé pour faire une séquence. Il savait ce qu'il voulait voir dans la séquence, mais il n'avait pas tourné beaucoup de scènes d'action alors il m'a permis de créer la séquence en story-board et de préparer les plans à tourner afin de rendre la scène d'action efficace et intéressante.
Ensuite, on a passé en revue tous les plans et on en a discuté pour voir s'ils convenaient à l'histoire et aussi à Alan.
La plupart des très grands réalisateurs s'investissent à 150%. Larry et Andy sont sur ce film, sur le troisième volet, sur le jeu vidéo et sur plein d'autres choses en même temps et ça demande un engagement énorme. C'est incroyable de les regarder. Chris Columbus est pareil, il est en train de réaliser Harry Potter et il prépare Harry Potter 2. Etre réalisateur et s'investir à fond, c'est beaucoup de travail. Etre réalisateur, ça ne se limite pas à rester assis sur sa chaise et crier "action" ou "coupez", c'est être responsable de la moindre petite chose qui a un impact sur l'aspect d'un film. Les garde-robes, le vernis à ongles et le maquillage, les plateaux, le réalisme et l'exactitude des dialogues, le bon choix de casting, histoire de ne pas se retrouver en tournage avec quelqu'un qui est incapable de rendre la performance voulue...tout ça demande énormément d'engagement.
MATRIX: Arrive-t-il qu'un réalisateur seconde équipe finisse par faire ses propres films?
DAVID:
Oui. J'ai déjà réalisé un film pour enfants pour Disney qui s'appelait L'incroyable Voyage à San Francisco. C'est une transition naturelle, surtout pour des films de ce genre. Vous réalisez une grande partie de leur film et vous prouvez que vous pouvez tout diriger: des acteurs aux inserts, des plans-produits aux plans aériens et des scènes sous-marines aux séquences d'action.
Vous êtes impliqué dans la pré-production et tous les préparatifs du tournage. Ensuite, vous travaillez en étroite collaboration avec le chef monteur sur ce dont ils ont besoin entre le travail de la première équipe et les autres éléments. Le but est d'aider à assembler le tout pour obtenir un film sans faille. Donc, je pense que pour un réalisateur, passer de seconde équipe en première équipe est une transition naturelle. Ça n'arrive pas aussi souvent qu'avec les réalisateurs de spots publicitaires ou de films vidéo pour une raison ou une autre. C'est un phénomène intéressant car un réalisateur seconde équipe est impliqué dans tout le processus de tournage d'un film, contrairement à ceux qui sortent de nulle part et qui filment une pub. Je crois que beaucoup de réalisateurs de pub pensent avoir un grand style visuel qu'ils essaient de traduire en film.
MATRIX: L'atmosphère était-elle différente entre les films que vous avez réalisés vous-même et ceux où vous étiez dans la seconde équipe?
DAVID: Non, car j'ai maintenu l'atmosphère de seconde équipe quand j'ai travaillé en première équipe. On s'amuse beaucoup, on fait notre boulot et on est préparés. Je fais en sorte que ce soit amusant car, sinon, il n'y aurait plus de raison de le faire.
On a de la chance d'être dans ce métier, chaque jour est différent. On passe vraiment de bons moments avec mon équipe et je dis à tout le monde combien ils sont importants, quel que soit leur boulot. J'ai fait pareil sur L'incroyable Voyage et on s'est énormément amusé.
MATRIX: Etes-vous toujours aussi enthousiaste quand on vous appelle pour un nouveau boulot?
DAVID: Oui, absolument. J'adore travailler.
MATRIX: Comment avez-vous réagi quand on vous a appelé pour MATRIX 2 et 3?
DAVID: C'était incroyable. J'étais sur la liste des candidats mais je savais qu'ils ne voulaient pas vraiment de seconde équipe car Larry et Andy voulaient tout réaliser eux-mêmes. J'étais sur le tournage de Harry Potter [en Angleterre] et j'ai pris un vol [pour les Etats-Unis] pour aller à l'entretien; l'entrevue avec Larry et Andy s'est bien passée et ensuite, je suis retourné sur le tournage de Harry Potter. J'étais en train de travailler quand on m'a appelé pour me dire qu'ils m'avaient choisi. J'étais complètement soufflé.
Les frères Wachowski ne voulaient personne pour réaliser leur film, ils voulaient tout réaliser eux-mêmes et ils m'ont clairement dit pendant l'entrevue qu'ils ne voulaient pas vraiment engager un réalisateur seconde équipe mais qu'ils n'avaient pas le choix, vu les circonstances. Quand ils m'ont dit qu'ils voulaient m'engager pour faire tout ce qu'ils me demanderaient, j'ai essayé de gagner leur confiance et de leur montrer que j'allais tourner leur film et que je le ferais exactement comme ils le voulaient. Ça a bien marché.
MATRIX: D'après votre expérience, pensez-vous que MATRIX repousse des limites?
DAVID: Oui. Larry et Andy ont un style visuel différent et j'ai beaucoup appris d'eux.
J'apprends quelque chose de chaque film et de chaque réalisateur avec qui je travaille. En ce qui concerne l'expérience sur les films à gros budget et aussi les films plus modestes, je peux dire que j'ai travaillé avec des directeurs de la photographie et des réalisateurs faisant partie des meilleurs. J'essaie de tirer quelque chose de chaque expérience et de l'ajouter à mon répertoire, puis je pourrai utiliser tout ça quand je réaliserai mes propres films.
MATRIX: Comment avez-vous réagi en lisant le scénario la première fois?
DAVID: Je pense que c'est du solide.
Larry et Andy ont des idées assez tordues - dans le troisième scénario aussi - et ils ont concocté des trucs excellents pour le public.
MATRIX: C'est aujourd'hui le dernier jour de tournage pour la seconde équipe. Comment vous sentez-vous?
DAVID: C'est mitigé, c'est un peu triste. On a une équipe formidable et je me suis beaucoup amusé sur ce tournage. C'était chouette de travailler avec les frères Wachowski, ce sont de grands réalisateurs. D'un autre côté, je suis content car je vais enfin rentrer chez moi et passer du temps avec ma famille; ça fait un an et demi que je suis parti pour faire trois films de suite alors ça fait du bien de rentrer chez soi. Cela dit, j'ai adoré ça.
MATRIX: Pensez-vous que le fait de filmer une partie ici et une partie en Australie pose des défis supplémentaires?
DAVID: Pas du tout, ils ont utilisé Alameda pour ce dont ils avaient besoin. Ils ont eu la chance de pouvoir faire appel aux meilleurs ingénieurs en effets spéciaux et aux meilleurs cascadeurs au monde qui sont basés à Los Angeles.Il y a beaucoup de gens doués dans le monde entier mais ils ont trouvé des gens exceptionnels à Los Angeles. Cet endroit était parfait pour ce qu'ils voulaient faire et maintenant ils vont partir travailler en Australie. Il y a d'excellentes équipes là-bas, ils en auront pour leur argent et ils vont s'y plaire.
MATRIX: Comment vont être MATRIX 2 et 3, d'après vous?
DAVID: Ils vont faire un carton.
Quand MATRIX est sorti, il a surpris les gens qui n'y étaient pas préparés. Sur le premier volet, ils ont créé un style visuel, un style de bagarres que personne n'avait vu auparavant. C'est pour ça que le film a cartonné, l'impact a été énorme. Les autres ont imité le style de combat des frères Wachowski en faisant appel aux équipes de wire-fu de Hong Kong pour réaliser des scènes de bagarre dans tous les films qui sont sortis depuis MATRIX. Cette fois, ils ont placé la barre encore plus haut par rapport aux attentes du public. A mon avis, les fans
de MATRIX et même ceux qui ne le sont pas vont être à bout
de souffle grâce aux scénarios en béton et au
travail qu'ils ont fait.
MATRIX:
Merci David.
Propos recueillis par REDPILL
Juin 2001
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