COSTUMIERE, AUSTRALIE

PARCOURS

MATRIX: Quel est votre parcours?

GLORIA: J'ai débuté au début des années 80 comme costumière dans le sud de l'Australie à Adélaïde. J'étais alors employée par la South Australian Opera Company et spécialisée dans la confection de costumes sur mesure pour hommes. De là, je suis partie sur Brisbane pour effectuer un contrat de courte durée et plutôt que de revenir sur Adélaïde, j'ai décidé d'aller tenter ma chance à Sydney. J'y suis depuis 1989. J'ai commencé par des comédies musicales pour la Sydney Theatre Company, puis j'ai fait peu à peu mon chemin dans l'industrie cinématographique. Le cinéma était florissant, les offres d'emploi nombreuses et j'ai eu la chance de pouvoir travailler sur quelques films australiens. Je me suis alors fait connaître et j'ai donc pu ensuite travailler sur les grosses productions jusqu'à ce jour.

MATRIX: Comment avez-vous commencé dans le métier?

GLORIA: Assez bizarrement, c'est ma grand-mère qui est à l'origine de cela et qui m'en a donné l'envie. Elle m'a donné ma première machine à coudre à l'âge de cinq ans et comme elle me gardait souvent, je jouais donc sans cesse avec la machine à coudre. J'ai toujours aimé travailler de mes mains et coudre tout un tas de choses. Au lycée, je dessinais et je confectionnais des vêtements pour mes amies - étant dans une école de filles, j'avais donc énormément de demandes. Ensuite, naturellement, je me suis tournée vers la mode et le stylisme, une progression naturelle en somme, et j'ai donc, après le lycée, étudié le stylisme pendant trois ans dans une école professionnelle située dans le sud de l'Australie. Celle-ci n'existe plus maintenant. A l'époque, il s'agissait principalement de cours de haute couture dans lesquels on nous apprenait à confectionner chaque pièce individuellement et à bâtir sur le mannequin à la manière des ateliers de haute couture française. Malheureusement, l'établissement a fermé ses portes un an après mon départ et le cours a été rattaché à un autre établissement dont les cours étaient plutôt orientés vers la production en série. J'ai donc eu de la chance à un an près de pouvoir suivre ces cours et d'apprendre les bases de mon métier.

J'y ai appris à dessiner, construire et grader des patrons et même à coudre, en fait toutes les étapes permettant de confectionner un vêtement. J'ai ensuite créé ma propre marque en partenariat avec une amie. Puis j'ai décidé au bout de deux ans d'aller tenter ma chance en Angleterre avant de revenir finalement en Australie où j'ai décroché ce boulot à la South Australian Opera Company. A cette époque, je n'avais aucune expérience dans la mode masculine mais le responsable d'alors s'est proposé de me servir de professeur et de me montrer les ficelles du métier. J'ai donc appris sur le tas à couper des costumes d'époque pour hommes. Maintenant, je peux tailler des costumes de n'importe quelle époque, depuis les costumes du moyen âge jusqu'aux costumes actuels. Je trouve ça bien. Ça m'a vraiment plus même si j'étais loin d'imaginer sur le moment que cela pouvait être le cas et j'en ai fait mon métier depuis lors.

MATRIX: Il y a-t-il une énorme différence entre la confection de vêtements de mode et la confection de costumes?

GLORIA: Le costume a toujours été lié à la mode. Quelle que soit l'époque, le vêtement est un objet de mode. Pour un film comme celui-ci, les costumes empruntent énormément à la mode. Les derniers films sur lesquels j'ai travaillé sont des films de science-fiction contemporains, très accès sur l'aspect des personnages et dont les costumes reflètent les tendances actuelles en matière de prêt-à-porter. On reconnaît facilement le look des années soixante-dix dans le film grâce à la forme des cols et la coupe des pantalons.

J'ai remarqué, et c'est une constante dans tous les projets sur lesquels j'ai collaboré, que ce soit dans les années 1989 ou 1992, y compris l'opéra, que le style des tenues vestimentaires est presque toujours influencé par ce que dictait la mode du moment. Je me souviens même une fois, alors que j'étais retournée à la réserve de l'opéra où sont entreposés tous leurs costumes pour chercher quelque chose (ils en ont des milliers là-bas), être tombée sur des costumes qui avaient été confectionnés pour un opéra monté à la fin des années soixante-dix et j'ai été stupéfaite de m'apercevoir qu'ils avaient vraiment l'aspect de vêtements des années soixante-dix alors qu'ils étaient sensés représenter des costumes du XIVème siècle. Ça venait du tissus et des couleurs. On ne pouvait acheter que ce qui se faisait à l'époque et ça rejaillissait forcément sur les costumes qui étaient inspirés alors par la mode. La coupe portait résolument l'empreinte des années soixante-dix. C'était assez étrange d'ailleurs.

MATRIX: Est-ce que vous respectez la coupe traditionnelle du costume telle qu'elle était réalisée à l'époque où le costume avait cours ou bien coupez-vous de la manière dont on réaliserait la silhouette de nos jours?

GLORIA: C'est là toute la différence. Je respecte exactement la coupe de l'époque. Je me réfère systématiquement à ma collection de patrons et toutes les pièces sont taillées de manière à conserver la coupe de l'époque. Je fais partie d'un petit groupe qui continue à utiliser les méthodes de coupe traditionnelles. Je n'utilise les méthodes de construction de patron actuelles que si j'ai affaire à un film axé sur la mode ou une publicité. Mais j'aime tellement la manière dont sont coupés les costumes d'époque que, même dans ce cas, ça m'arrive de combiner les deux méthodes. En fait, c'est ce que j'ai fait ces dernières années. Les costumes que je crée ont souvent une ligne et une coupe traditionnelle. On retrouve toujours la touche des costumes d'époque dans pratiquement tout ce que je fais et c'est pour cela que les créateurs de costumes font appel à moi quand ils cherchent quelque chose de différent et qu'ils ne veulent pas se contenter d'un vêtement de prêt-à-porter qui pourrait donner l'impression d'avoir été acheté en magasin. Ils sont souvent limités dans leur achat et leur choix de costumes et finalement tout se ressemble. Ils sont influencés par ce que font les autres créateurs. Je trouve ça très stimulant de devoir associer deux époques, disons par exemple les années 1800 et notre époque, de mettre en avant un style moderne avec un rappel classique en fond. C'est un beau défi.

MATRIX: Quelles sont les principales différences entre l'opéra et le cinéma du point de vue de votre métier?

GLORIA: Vous n'êtes pas soumis à la même pression. C'est beaucoup plus facile de travailler pour l'opéra. Vous avez, disons, entre six à dix semaines de pré-production avant le jour J et vous allez donc à votre rythme. Il y a d'abord une présentation des costumes sous forme de dessins, on nous donne tous les éléments de travail avant de vraiment commencer. On a une entrevue avec le créateur pour déterminer ce qu'il veut exactement puis ensuite à vous de vous organiser en fonction du délai et du nombre de costumes pour que tout soit prêt lors de la première représentation. Ça ne se passe pas de la même façon pour un film. Ça arrive parfois d'avoir quelques semaines de délai pour la pré-production avant le tournage. Par contre pendant le tournage, il n'est pas rare qu'on nous demande seulement deux jours ou un jour à l'avance, voire la veille au soir de préparer un costume et finalement vous ne disposez pas énormément de temps. Vous êtes donc soumis à une pression plus forte.

MATRIX: Sur scène, le détail n'est pas aussi perceptible qu'à l'écran. La recherche du détail n'est donc pas aussi poussée. Y faites-vous plus attention depuis que vous travaillez pour le cinéma?

GLORIA: Je me suis toujours efforcée, lorsque je travaillais pour l'opéra et les compagnies de théâtre, de faire des costumes qui soient le plus authentique possible. Bien souvent, l'espace scénique était plutôt réduit, notamment avec la Sydney Theatre Company (j'ai travaillé avec eux presque cinq ans) et les spectateurs pouvaient donc voir les costumes dans leurs moindres détails et ce dans la plupart des théâtres où les pièces étaient jouées. Nous prêtions une attention toute particulière au détail de manière à être le plus fidèle possible. Nous étions toujours très exigeants envers nous-même. C'était exactement la même qualité de travail que s'il s'était agi d'un film. J'ai toujours travaillé comme cela.

Qu'il s'agisse d'une pièce de théâtre ou d'un film, cela ne fait pas de différence pour moi, même si bien entendu il faut assurer un contrôle de la qualité tout particulier pour un film. Par exemple, pour un plan serré sur un visage, le col doit être impeccable. Je m'assure dans ce cas que les coutures extérieures sont parfaites et que toutes les parties au niveau du coup sont arrangées dans les moindres détails. Si ce n'est pas le cas, je reprends le costume pour faire les retouches nécessaires. J'examine minutieusement les costumes avant une scène pour voir s'il n'y a rien à reprendre car si jamais quelque chose cloche au moment du tournage, ça nous laisse assurément moins de temps pour effectuer les retouches. On ne retrouve pas ce contrôle de la qualité pour l'opéra ou le théâtre lors de la représentation. On a généralement suffisamment de temps avant. Il y a la plupart du temps une répétition en costumes qui dure deux semaines pour l'opéra et le théâtre. Les costumes sont donc prêts. Les acteurs répètent en costumes avant la générale et nous avons donc tout le loisir de repérer une petite imperfection. Ici, pour le cinéma, nous ne disposons pas de la même marge. Parfois, vous terminez un costume et il doit être prêt sur-le-champ. Nous n'avons pas le droit à l'erreur.

MATRIX: Pouvez-vous nous citer d'autres films sur lesquels vous avez travaillé?

GLORIA: J'ai travaillé sur le premier MATRIX, sur Moulin Rouge, Star Wars : Episode II - L'attaque des clones et La reine des damnés de Melbourne Production. Cette année [2001], j'ai bossé comme une dingue pour le film Scooby-Doo. J'ai travaillé sans relâche de janvier à juin. La pré-production a commencé ici aux studios Fox [Sydney] dans un autre bâtiment où nous avons confectionné des costumes pendant un mois. Puis, ils nous ont emmené aux studios Warner Bros. sur la Gold Coast (Australie - Etat du Queensland - Ndt) pour commencer le tournage pratiquement dans la foulée. On est resté là-bas quasiment pendant toute la durée du tournage. C'était un beau spectacle tout en couleurs avec un grand nombre de costumes.

LES COSTUMES DE NEO & DE MORPHEUS DANS LE PREMIER MATRIX

MATRIX: Quel a été votre niveau de participation dans le premier MATRIX?

GLORIA: J'ai été engagée pour confectionner les costumes des acteurs principaux masculins, c'est-à-dire Néo et Morpheus.

MATRIX: Par 'confectionner', il faut comprendre couper et coudre?

GLORIA: Oui, tout à fait. A ce moment-là, je travaillais dans mon propre atelier. Je ne faisais pas partie du Département costumes mis en place par la production. D'ailleurs celui-ci ne se trouvait pas ici aux studios Fox. A l'époque, il était installé sur les quais. Je me rendais là-bas avec les costumes pour procéder aux essayages, on en discutait avec Kym [Barrett, créatrices des costumes], on refaisait quelques essayages puis je repartais avec les costumes et les tissus dont j'avais besoin. Je travaillais toute la nuit pour reproduire les costumes en plusieurs exemplaires avant d'amener le tout au département Costumes.

MATRIX: C'est donc vous qui avez fait l'ensemble des manteaux que portent Néo et Morpheus dans le premier film?

GLORIA: Oui. Il y en avait cinq par acteur, ce qui a demandé énormément de temps en raison des nombreuses coutures et des nombreux détails. En fait, on ne voit pas tous les détails à l'écran. Ils sont un peu plus perceptibles sur le manteau de Morpheus qu'ils ne le sont sur le manteau noir que porte Néo.

MATRIX: Est-ce que les agents des acteurs principaux vous font parvenir les mensurations de ces derniers?

GLORIA: Oui, parfois je reçois les mensurations par fax et ça d'ailleurs été le cas pour le manteau de Néo, surtout qu'ici les délais étaient assez courts. J'ai donc pu confectionner un patron sur mesure pour Keanu. Je ne fais que des costumes sur mesure. Je n'utilise pas de patrons préétablis. Je confectionne tout de A à Z.

MATRIX: Racontez-nous comment cela s'est passé depuis la conception des manteaux de Néo et de Morpheus jusqu'au moment du tournage pour le premier film?

GLORIA: Pour le premier MATRIX, je me suis rendue au Département costumes pour voir Kym avec qui j'avais déjà travaillé à la Sydney Theatre Company alors qu'elle était jeune diplômée du NIDA, le centre national d'art dramatique [National Institute of Dramatic Art]. Elle m'a remis des croquis des manteaux de Néo et de Morpheus à partir desquels je devais travailler - de très belles illustrations à vrai dire. Comme il s'agissait d'un travail de dernière minute, Kym m'a expliqué verbalement ce qu'elle attendait de moi. Les manteaux ne devaient pas nécessairement ressembler trait pour trait aux dessins et je pouvais les interpréter à ma manière. J'ai construit un premier patron à partir duquel j'ai taillé un manteau dans un coutil en coton noir, un tissu lourd et serré que j'utilise pour les toiles [premier modèle en coton utilisé avant de réaliser les prototypes pour la recherche du volume], en respectant plus ou moins les indications données par Kym. J'ai donc fait cela à la fois pour le manteau de Néo et pour celui de Morpheus puis je suis retournée voir Kym pour l'essayage des toiles sur les mannequins en bois. Nous avons échangé nos impressions sur les manteaux. Kym a repéré à la craie les endroits où elle souhaitait que je fasse des coutures et m'a décrit le genre de col qu'elle souhaitait parce que nous n'avions pas eu le temps d'en discuter pleinement. Elle ne savait pas trop pour le moment. En dessinant les coutures à la craie, elle me donnait des indications du style " j'aimerais bien que cela soit un peu plus ample au niveau des hanches, que la taille soit plus cintrée et les épaules un peu plus larges, il faut coudre des soufflets sous les bras… ", des détails de confection en somme.

Une fois de retour à mon atelier avec les manteaux, j'ai réalisé la coupe et je m'en suis servie en fait comme patron pour confectionner un autre manteau de chaque (toile #2) également en coton noir épais, avec en plus les piqûres sellier (double couture parallèle - ndt) et tous les éléments essentiels pour être le plus proche possible de la version finale. Il s'agit des manteaux qui ont servi aux essayages avec les acteurs. Les deux réalisateurs [Larry et Andy Wachowski] sont venus voir notre travail et Kym leur a expliqué ce que les deux manteaux allaient donner. Ils semblaient contents de l'avancé réalisée.

Nous les avons ensuite embellis. Kym a redessiné une ligne un peu plus stylisée et m'a donné quelques indications supplémentaires à partir de là. J'ai donc réalisé une version finale de chaque manteau faite de cuir. J'ai repris toutes les lignes pour que cela soit donc plus stylisé, notamment pour le manteau de Néo, de manière à obtenir quelque chose de très plat devant et extrêmement large à l'arrière. Toutes les coupes ont été réalisées en diagonale (pinces et lignes) bien que ce ne soit pas visible dans le film. Je suis contente que Kym m'ait laissé une grande liberté artistique dans la réalisation des mes patrons. Elle n'était pas trop regardante quant aux lignes à partir du moment où je respectais les mesures prescrites, ce qui était stimulant pour moi car il a fallu que je fasse preuve d'un peu de créativité en quelque sorte. Le manteau original de Néo est en cuir gris argenté, nous l'avons d'ailleurs ici, c'est exactement la même coupe que le manteau noir qu'il porte dans le film sauf que ce dernier n'est pas en cuir.

MATRIX: Pourquoi ne pas avoir utilisé celui en cuir gris?

GLORIA: En fait, les réalisateurs souhaitaient utiliser quelque chose qui puisse onduler et flotter dans les airs. Le scénario fait référence à un 'ciel limpide' et dans la description qui est faite de Néo, on se rend compte qu'il porte un manteau qui a tendance à se liquéfier au contact des éléments. Les frères Wachowski souhaitaient donc lui donner un aspect flottant. Il n'était pas possible d'obtenir cet effet avec du cuir parce que c'est un matériau trop lourd qui ne permet pas d'imprimer des mouvements. Ils ont branché un ventilateur soufflant de l'air par-dessous sans résultat. Il faut rappeler que j'avais fait en sorte qu'il soit ample à l'arrière, avec une sorte de traîne. Impossible donc de lui donner l'effet escompté. C'était un manteau magnifique mais inexploitable pour les besoins du film et nous avons donc décidé d'employer un autre matériau que le cuir.


L'idée d'utiliser du cuir pour le manteau de Morpheus, le vert, a été retenue dès le début. Ils ont fait venir le cuir par avion. Il provient d'une société new-yorkaise spécialisée dans l'impression du cuir à qui ils avaient demandé d'imprimer un motif particulier. J'ai réalisé la coupe et confectionné le manteau vert que Morpheus porte dans le film. Il en possède en fait plusieurs exemplaires. On retrouve ce manteau dans la suite de la trilogie.

MATRIX: Avez-vous pu faire de nouveau appel à cette société new-yorkaise pour faire teindre et imprimer le cuir des manteaux que l'on voit dans la suite de la trilogie?

GLORIA: Apparemment, la société qui a fait l'original à New York a fermé depuis. Ils ont trouvé quelqu'un d'autre mais le résultat n'est pas tout à fait identique au vu des échantillons originaux que j'ai en ma possession. Je pense néanmoins que cela va être aussi bien à l'écran. C'est la même couleur, un vert très foncé, le vert MATRIX comme je l'appelle, un vert bouteille.

MATRIX: Combien de temps s'est-il écoulé entre le moment où Kym vous a remis les croquis des manteaux de Néo et de Morpheus et la version définitive des costumes?

GLORIA: Deux semaines. Nous n'avons eu que deux semaines avant le tournage pour confectionner les manteaux. Le Département costumes a été mis sur pied et la réalisation a commencé immédiatement. Ils avaient pas mal à faire avec la confection des costumes en plusieurs exemplaires pour les seconds rôles. Jenny Irwin avait pris en charge, de fort belle manière, la confection de l'ensemble des costumes de Trinity ainsi que ceux de tous les autres rôles féminins et je me suis donc attelée à la confection des costumes des premiers rôles masculins. Ça a été une bonne chose pour moi d'avoir la possibilité de travailler dans mon atelier car j'ai pu organiser librement mon emploi du temps et travailler ainsi de longues heures, jusqu'à très tard, ce que je n'aurais pas pu faire si j'avais dû pointer. J'ai en réalité travaillé la nuit pour pouvoir réaliser les manteaux #2, #3 et #4. J'ai tout fait moi-même, depuis les patrons, la coupe, la couture, tout, jusqu'aux allers et retours en voiture. Ça a pris du temps.

MATRIX: D'où provient le tissu du manteau de Néo. Est-ce qu'il s'agit d'un matériau réalisé spécialement pour la production?

GLORIA: Le tissu provient de Sydney, de chez un fournisseur de tissus pour tailleurs. Le tissu devait avoir le poids recherché, la teinte noire recherchée, avec un aspect mat et en aucun cas satiné, avec un tissage lâche adéquat. Il s'agit plus d'un tissu avec un tissage sergé (présentant en diagonale des côtes et des sillons de largeurs variées - ndt) que d'un tissu véritablement noir, ce qui était facile à travailler. Les nuances vont du gris anthracite au noir. Lorsqu'ils ont trouvé le tissu, ils en ont acheté en grande quantité et je crois qu'on a réussi à faire le manteau en quatre exemplaires.

MATRIX: Les acteurs principaux ainsi que leurs doublures ont exécuté des cascades avec des câbles ainsi que d'autres types de figures. Quels ajustements a-t-il fallu faire pour faciliter leurs déplacements?

GLORIA:Généralement, on utilisait des manteaux différents en fonction de l'action. L'un des manteaux de Néo comportait une manche qui n'était pas cousue mais fixée par un velcro. Il a servi pour la scène où Néo se trouve sur un toit et qu'il se fait tirer dans le bras par l'un des agents. Néo est de dos, en position de duel prêt à faire feu, se retourne, dégaine puis finit par recevoir une balle dans le bras. Il fallait que ce manteau ait une manche amovible parce qu'ils avaient prévu de faire de nombreuses prises pour cette scène, en tout cas en ce qui concerne la fusillade. Ils avaient donc à disposition un très grand nombre de manches pour remplacer à chaque fois la manche déchirée par les impacts de balles. C'était plus économique que de confectionner dix manteaux. Nous avons confectionné dix manteaux pour le deuxième épisode, mais pour le premier MATRIX, il fallait essayer d'économiser, y compris en utilisant une manche amovible avec du velcro.

Nous avons également procédé à un autre ajustement sur le manteau que l'on peut voir dans le 'making of' de MATRIX sur les effets spéciaux. Il s'agit de la scène dans laquelle on voit Néo [Keanu Reeves] soulevé par des câbles et que son manteau flotte dans les airs. Pour permettre de réaliser cet effet, j'ai laissé plus d'un mètre de longueur supplémentaire à l'arrière par rapport au manteau qu'il porte dans la plupart des autres scènes. J'ai coupé des pans arrières plus larges et plus longs, un peu comme la traîne d'une robe de mariée, pour que l'air puisse passer en dessous et donner cet effet de flottement.

MATRIX: Avez-vous passé du temps sur les plateaux à faire des essais avec les costumes pour vous assurer qu'ils conviendraient?

GLORIA: Non, ça c'était du ressort de l'équipe sur place et de Kym. En cas de problème, ils pouvaient me joindre sur mon portable et, si cela avait été le cas, je n'aurais pas manqué de faire un saut en vitesse pour récupérer le costume, le temps de faire les retouches nécessaires et de leur rapporter. Il n'y a pas vraiment eu de problèmes, je n'ai pas eu à m'inquiéter. Tout s'est parfaitement déroulé. Les problèmes ont été résolus avant que je ne livre les versions définitives des manteaux au Département costumes étant donné que j'avais confectionné deux toiles auparavant pour chacun des manteaux et que les acteurs avaient ainsi eu tout le loisir de les essayer. Néo porte des étuis à revolver sous son manteau et Keanu a pu vérifier si tout était parfaitement ajusté.

MATRIX: Avez-vous participé aux séances d'essayage avec Keanu Reeves?

GLORIA: Oui. Je crois que j'ai fait trois essayages avec lui. La première fois, il a dû se dire : « où suis-je, qui sont ces gens ? ». Il a été très coopératif. Il a essayé les costumes, il a réalisé les mouvements qu'il devait faire avec pendant le tournage ce qui m'a permis de juger s'il fallait par exemple rallonger les manches pour que ce soit plus commode. Si je me souviens bien, il était plutôt aimable. Il essayait le manteau pendant que les réalisateurs et Kym discutaient avec lui, ce qui, heureusement, le distrayait alors que j'étais en train de poser les épingles. J'arrangeais le manteau puis il marchait avec pour voir si tout allait bien, si ce n'était pas trop serré, il voyait s'il pouvait courir et faire tout un tas de mouvements avec.

MATRIX RELOADED & MATRIX REVOLUTIONS

MATRIX: Avez-vous hésité lorsqu'on vous a proposé de participer à la suite de MATRIX?

GLORIA: Non, je n'ai pas hésité la moindre seconde. J'avais en fait vraiment envie de travailler sur ce projet. J'étais même plutôt enthousiaste à l'idée de pouvoir participer de nouveau. J'ai appris, il y a maintenant presque deux ans, qu'il y allait avoir une suite et j'espérais qu'ils me contactent parce que j'ai vraiment apprécié cette première collaboration. Ça correspond à ce que j'aime faire, à mon style et c'est donc vraiment bien de faire partie de l'aventure de nouveau, de poursuivre le travail et d'aller encore plus loin. J'ai fait un certain nombre de films entre-temps et je pense donc mettre l'expérience acquise au service des deux épisodes à venir de la trilogie MATRIX.

MATRIX: Vous avez travaillé sur les manteaux de Néo et de Morpheus pour le premier film. En quoi votre participation a-t-elle évolué sur cette production?

GLORIA: Il y a beaucoup plus de personnages. C'est, indéniablement, une plus grosse production et j'ai en réalité une charge de travail plus lourde. Les personnages principaux sont plus nombreux et, étant chargée de réaliser les costumes des premiers rôles masculins, je me retrouve donc avec un travail plus conséquent. Il faut, en outre, confectionner cette fois-ci un nombre plus important de costumes à l'identique pour chaque personne. Il y a en effet beaucoup plus de cascades et de scènes d'action et il faut donc faire cinq ou six répliques de chaque costume. Le budget étant plus important que la dernière fois, ils ont donc par conséquent la possibilité de consacrer une part plus importante aux costumes et d'en faire confectionner davantage par personne. Je suis également chargée des essayages. Etant à la tête du Département costumes pour hommes, je passe pas mal de temps au salon d'essayage. Je dois organiser les essayages et faire en sorte qu'il n'y ait pas de problème avec les costumes. J'établis ensuite un rapport écrit pour chaque personnage en mentionnant les modifications à apporter, puis je répartis les tâches au sein de l'équipe en donnant des instructions concernant les retouches à effectuer.

MATRIX: Est-ce que la phase de création est identique à celle du premier MATRIX? Est-ce que vous discutez avec Kym de chaque costume à partir d'un croquis?

GLORIA: Oui, tout à fait. J'ai remarqué que chaque créateur ou créatrice possède sa façon personnelle de travailler et Kym ne déroge pas à la règle. C'est très intuitif en ce qui la concerne. Elle a pour habitude de décrire verbalement ce qu'elle veut. Elle vous donne un croquis et décrit à partir de celui-ci la manière dont elle entrevoit le costume dans sa version définitive. Elle donne ensuite quelques échantillons de travail. Ça lui arrive de prendre un autre costume en exemple et de demander de reproduire tel détail qui se trouve là ou tel autre détail du col ou d'incorporer encore tel élément au nouveau costume. Je m'entends bien professionnellement parlant avec Kym et je perçois bien sa logique de travail.

Kym laisse pour ainsi dire carte blanche et n'entrave pas la liberté de création du costumier ou de la costumière. Roger [Tait, costumier] et moi travaillons sur les mannequins en bois, échangeons des idées, faisons des essais. Kym passe alors et nous dit « j'aime bien ça » ou nous demande « pouvez-vous modifier cela? » Je confectionne alors la première version du costume puis nous faisons un essayage avec l'acteur. Si Kym souhaite modifier quelque chose, elle le fait généralement au salon d'essayage pendant que l'acteur essaie le costume. Elle doit également se conformer aux souhaits des réalisateurs. Il peut arriver que nous fassions quelque chose qui nous semble bien mais que lors de la séance photos les réalisateurs trouvent la couleur trop criarde et nous devons donc modifier en conséquence. Mais au tout début du travail, je suis vraiment libre de mes choix.

MATRIX: Combien êtes-vous à travailler dans l'équipe?

GLORIA: Ça varie. Il y a cinq personnes qui travaillent à plein temps, c'est-à-dire deux tailleurs et trois personnes qui font des travaux de couture. Puis nous faisons appel à des intérimaires, en période d'intense activité. Il semble d'ailleurs que nous soyons constamment débordés. Il y a toujours quelques intérimaires dans l'équipe. En ce moment, nous sommes huit. Le plus que nous aillons été, ça a été neuf personnes, je dirais donc que cela oscille entre cinq et neuf personnes.

MATRIX: Avec quel genre de tissus avez-vous travaillé pour la suite de MATRIX?

GLORIA: Comme je l'ai dit auparavant, c'est une très grosse production et il y a de tout en plus grande quantité en terme de tissus. Il y a une plus grande variété. Je pense que nous avons utilisé tout ce qui peut exister sur le marché en terme d'étoffes pour la suite de MATRIX. Cela va de la laine, en passant par les matières plastiques, les matériaux synthétiques, les fibres naturelles, le cuir, le vinyle, le PVC, même des choses comme le néoprène, jusqu'aux mousses. Il y a de très belles étoffes de laine, relativement chères, dont nous nous sommes servis pour confectionner les manteaux des acteurs masculins. Toutes les doublures des manteaux pour hommes choisies par Kym sont de très grande qualité. Il s'agit de doublures griffées qu'il est très difficile de se procurer à l'heure actuelle. Il va falloir par exemple que je réussisse à faire les doublures de cinq manteaux à partir d'un rouleau de cinq mètres et m'assurer qu'elles ne s'usent pas. Il y a des matières tout à fait intéressantes et j'espère que vous pourrez les voir dans le film.

MATRIX: Pouvez-vous nous décrire certains des ornements qui figurent sur les costumes de la suite de la trilogie?

GLORIA: Certains des costumes portés par les actrices féminines comportent de la broderie perlée et il y a des petites choses en cours de confection comme des sacs et des chaussures ornés de perles. Nous avons affaire à une profusion de styles en ce qui concerne les costumes. On trouve aussi bien des costumes très virils et à l'opposé des costumes très féminins aux tons pastels, ornés de perles et de fanfreluches. Il y a une très belle gamme de couleurs également.

COSTUMES POUR LES CASCADES ET EFFETS SPECIAUX

MATRIX: Est-ce que vous vous concertez avec d'autres départements pour savoir quels sont leurs besoins en matière costumes, comme pour les cascades par exemple?

GLORIA: Les autres départements concernés viennent me rendre visite assez souvent et nous discutons de leurs besoins. J'ai énormément travaillé ces deux dernières semaines pour la seconde équipe qui est en train de filmer toutes les cascades pour une scène en particulier. Il y a une équipe qui filme le jeu des acteurs en tant que tel et une autre équipe qui filme les cascades, les explosions et les fusillades. Je me suis occupé de ça et j'ai donc été en contact avec l'équipe chargée des cascades, avec Glen Boswell [coordinateur des cascades] et Chad Stahelski, qui est la doublure de Keanu. Je me suis pas mal entretenue avec Chad parce qu'il m'est plus facile de le voir comparé à Keanu. Je travaille toujours en collaboration avec le département des effets spéciaux, quel que soit le projet en cours et quel que soit le responsable du moment. Je dois tenir compte de leurs idées pour la confection des costumes de manière à ce que les cascades soient réalisables. Il y en a pas mal sur ces deux films, ce qui est une très bonne expérience pour moi car je n'avais pas énormément eu l'occasion de travailler sur ce genre de choses en Australie. C'est le plus grand spectacle d'effets spéciaux et de cascades sur lequel j'ai été amenée à travailler. Par exemple, il y a un département pyrotechnique spécialisé dans les explosions et je travaille également avec cette équipe. Si certaines parties d'un costume sont sensées se déchirer lors d'une explosion, il faut alors que je m'arrange pour qu'elles soient amovibles et qu'elles puissent être projetées.

LE MOT DE LA FIN

MATRIX: Vous avez mentionné que dans le scénario du premier MATRIX, il était question du manteau de Néo semblable à un 'ciel limpide'. Quel est votre degré d'imprégnation du script pour vous permettre d'extraire des éléments comme celui-ci?

GLORIA: Lorsque je commence à travailler sur un film, je reçois le scénario pour lecture, ce qui me permet de me familiariser avec l'intrigue et les personnages. Je lis également le scénario pour en retirer les moindres détails décrits par le scénariste, comme 'un ciel limpide'. Certains éléments descriptifs n'apparaissent pas dans les répliques des acteurs mais sont signalés dans le scénario entre parenthèses pour décrire l'ambiance d'une scène. Si vous ne lisez pas le scénario, vous ne comprenez pas bien le déroulement de l'histoire et il se peut fort que vous ratiez parfois le train en marche.

MATRIX: Lorsque vous avez lu le scénario du premier film, en avez-vous saisi le sens immédiatement?

GLORIA: Je pense que oui. Cela traite d'un certain nombre de thèmes et de problèmes actuels, tels que ce sentiment d'une existence dénuée de sens que beaucoup de personnes ont, ce sentiment de ne pas être à sa place dans la société et ce sentiment d'une destruction imminente, tout cela à la fois. Et maintenant, trois ou quatre ans après le premier film, tout ça est si réel. La société semble dans son ensemble se mouvoir malheureusement dans cette direction, vers un monde où règne une confusion totale. Le thème du chaos, qui a toujours fait partie des cultures quelles qu'elles soient et ce dès la préhistoire, est un élément récurrent des trois MATRIX.

MATRIX: Lors de la production du premier épisode, pouvait-on déjà pressentir que le film rencontrerait un tel succès ou bien est-ce que tout le monde s'évertuait simplement à en faire quelque chose de grand?

GLORIA: Je crois que c'est plutôt de l'ordre de la deuxième solution. A l'époque, je pense que personne ne s'est vraiment rendu compte. En tout cas en ce qui me concerne, je ne m'en suis pas rendu compte, je n'avais aucune idée de ce qui pouvait arriver. En fait, je n'avais qu'une seule idée en tête : tout terminer à temps.

MATRIX: Ressentez-vous plus de pression cette fois-ci?

GLORIA : Je pense que c'est un peu comme une obligation. La pression se doit d'être omniprésente parce qu'il y a plus d'argent en jeu, plus de personnes impliquées et une distribution plus importante. On a déjà vu par le passé des suites qui parfois ne sont pas aussi réussies que le premier film et je pense que ça reste toujours présent à l'esprit des gens. Je suis convaincue que le deuxième Matrix sera super et qu'il va probablement surpasser le premier. Ce n'est pas une rupture radicale d'avec le premier, mais au contraire, ils s'appuient sur ses bases pour édifier quelque chose d'encore plus important.

MATRIX: Merci Gloria.


Interview réalisée par REDPILL
décembre 2001